Ethique animale

Avons-nous une responsabilité morale envers ces animaux exploités pour l’intérêt égoïste de l’humain dans les laboratoires, les abattoirs, les cirques, les rodéos ou les zoos? Nul doute que oui pour Jean-Baptiste Jeangène Vilmer (JBJV) qui a enseigné l’éthique animale à la Faculté de médecine vétérinaire de l’Université de Montréal et possède une double formation en droit et en philosophie.

Pour arriver à cette prise de conscience sur nos rapports avec les animaux, JBJV privilégie avant tout l’approche rationnelle, pragmatique, loin du  « pathos » de certains militants, comme il dit.  Il se définit comme un welfariste (réformiste) dans la lignée de Peter Singer qui signe la préface de son livre Éthique Animale et qu’il cite abondamment. Mais, contrairement à Singer, JBVJ mange toujours de la viande. Dans une entrevue où on lui demandait s’il était végétarien: «C’est une question qu’on me pose souvent, à laquelle je refuse en principe de répondre. En effet, certains militants ne cautionneront mon travail que si je fais partie du « club», ce qui en dit long sur leur sectarisme. J’ai été végétarien pendant deux ans après la rédaction du livre, par pragmatisme et par refus de participer à l’élevage industriel. Par la suite, j’ai travaillé plusieurs mois à l’ambassade de France au Turkménistan, où j’ai dû y renoncer à cause des contraintes du pays. Mais j’ai vécu à la campagne et je n’ai pas d’opposition de principe à l’abattage des animaux ». (Courrier de Genève, août 2008)

VIANDE HEUREUSE OU HYPOCRITE?

L’idée que la consommation de viande deviendrait éthique dès lors qu’on tue l’animal nous-même participe peut-être moins de l’hypocrisie mais reste moralement questionnable. Ne pas voir d’inconvénients à ce qu’on massacre les animaux pour les manger à partir du moment où ils ne proviennent pas d’élevages industriels est une façon détournée (comme Singer dans la préface) de faire l’apologie de la consommation de la viande dite bio. Pour les animaux rendant leur dernier souffle dans les abattoirs, la viande est toujours un meurtre et une source de souffrances. Contrairement à des abolitionnistes comme Gary Francione ou Tom Regan qui militent pour que les cages soient vides, JBJV accepte plutôt des cages plus grandes et des chaînes plus longues. Pourtant, pour citer Regan : « Quand vous réformez l’injustice mon opinion est que vous la prolongez».

Dans sa vision de l’éthique animale, JBVJ rejette le sentimentalisme larmoyant et « hystérique» de la militante Brigitte Bardot. Pour lui, un appel à la sympathie et à la bonté du coeur demeurent insuffisants pour convaincre, tout comme « l’éthique de la sollicitude ». Ne compte qu’une réflexion rationnelle, logique, basée sur une exigence de justice. Pas de place pour la compassion même s’il se défend « d’exposer froidement une liste de faits sans prendre lui-même position ». Mais pour que des actions concrètes s’incarnent dans cette éthique de la justice, il faut comprendre mais aussi ressentir ce dont il s’agit, avoir de l’empathie pour la douleur animale. L’auteur a cependant l’immense mérite d’avoir fait un travail de recherche pour présenter une brillante synthèse sur les positions divergentes parmi les philosophes et les défenseurs des animaux, de Pythagore aux militants du Front de Libération des Animaux, en passant par Léonard de Vinci le végétarien qui se demandait: «Au nom de quel critère l’homme se considère-t-il depuis toujours comme supérieur à l’animal ? »

Spécisme – ou discrimination selon l’espèce – et anthropocentrisme placent l’humain en haut d’une hiérarchie artificielle. Depuis des millénaires ce principe presque divin mettant « les humains d’abord » sert d’alibi pour l’exploitation animale. Doctrine religieuse, philosophique mais aussi politique car considérer quelqu’un (animal ou humain) comme inférieur est un puissant mécanisme permettant de se distancier de lui sur le plan émotionnel et de mépriser sa souffrance, explique JBJV. Déguisement de la réalité, ignorance, mauvaise foi, désinformation, mensonges, tout est en place pour justifier l’exploitation et la cruauté. Les chasseurs «récoltent, cueillent, prélèvent », les vivisecteurs «terminent du matériel biologique» et « même le terme viande à lui seul est un euphémisme pour désigner le morceau d’un cadavre animal utilisé comme nourriture d’autant plus si on l’appelle « filet mignon ». Se moquer des défenseurs des animaux, les ridiculiser est aussi une tactique de dévalorisation que l’on retrouve abondamment chez les exploiteurs mais aussi dans les médias. (Lors de la couverture médiatique de la chasse aux phoques les défenseurs des animaux reçoivent autant de coups de gourdin que les phoques!) Les défenseurs des animaux sont alors anti-humains, extrémistes, sectaires et particulièrement pour les femmes, hystériques. Pour se moquer de cette sympathie envers les animaux, on véhicule qu’il s’agit d’un comportement irrationnel et sentimental, un fait que dénonce JBJV mais qu’il adopte lui aussi en quelque sorte.

Dans la deuxième partie de son livre, JBJV expose diverses situations d’exploitation donnant lieu au questionnement de l’éthique animale afin «de donner du grain à moudre à la machine philosophique, de la matière à digérer, qui en l’occurrence est faite de chair et de sang ». Si JBJV s’inscrit en tant que réformiste pour les animaux de ferme et ceux de la vivisection, sa position est plus radicale dans d’autres domaines comme la fourrure, le foie gras et la corrida où «le spectateur vient assister à une séance de torture, guidé par son goût du sang et un certain voyeurisme ». La chasse sportive n’est qu’une recherche pour «rassurer les hommes sur leur virilité-puissance » et pendant la chasse aux phoques « le productivisme est aussi à l’oeuvre sur la banquise et il implique énormément de souffrance ». Le zoo est un véritable «hôpital psychiatrique». Aux États-Unis, dans certains zoos, les animaux démontrent tellement de troubles de comportement qu’on doit leur administrer pour les calmer des antidépresseurs ou des antipsychotiques. Certains reçoivent même du Viagra pour aider à la reproduction. Bons passages aussi sur l’exploitation des poissons dont l’unique tort est de vivre dans un environnement différent du nôtre mais qui sont pourtant doués « d’une grande sensibilité donc d’une capacité de souffrir » dans les aquariums, lors de la pêche dite de loisir, industrielle ou dans les piscicultures.

Pour contrer l’exploitation infinie des plus vulnérables par cette loi du plus fort, une prise de conscience doit s’amorcer pour un nouveau statut de l’animal, qui n’est « ni homme ni chose». Là où JBJV réclame avant tout pour l’éthique animale une perspective interdisciplinaire de justice globale, il devrait être aussi possible d’y avoir de la compassion, un désir de soulager la misère, un refus de la barbarie du sang versé et un sentiment d’altruiste envers les animaux. A trop penser avec sa tête en oubliant son coeur, on reste un être divisé, incomplet, stérile. Il est vrai qu’il faut prendre la mal à la racine et se demander ce qui conduit les humains à exploiter et à agir parfois si cruellement envers leurs esclaves-animaux. Selon la conclusion de JBJV, avant de militer pour la libération animale, nous devons d’abord penser à libérer les humains de la recherche du profit et du productivisme à outrance car « la libération des animaux a pour condition de possibilité celle de leur geôliers humains ». Pourtant, d’autres qui affirment qu’en libérant les animaux on libère aussi les humains ont tout autant raison. Le nier est aussi absurde que de se demander si l’oeuf vient avant la poule ou la poule avant l’oeuf.

Positif: Remarquable synthèse très bien documentée –

Négatif: Que l’auteur après avoir tant réfléchi et lu sur l’exploitation animale n’ait pu devenir à long terme un végétarien|végétalien –

Ethique animale, Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Editions PUF, 2008

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