Foie gras: gaver n’est pas torturer?

En 2008, à deux reprises, un groupe québécois de défense animale  a infiltré des élevages de foie gras. À l’aide de caméras cachées la douleur des canards fut montrée publiquement. Dès que les images furent dévoilées on a tout de suite commencé par mettre en doute l’honnêteté du groupe. Puis journalistes, chroniqueurs, éditorialistes et cuisiniers se sont mis à faire l’éloge de ce concentré de souffrance. Tout comme pour la chasse aux phoques, le foie gras a révélé la vraie nature de ceux et celles qui ne pensent qu’avec leur bedaine. Le gaspillage des céréales et de l’eau, la cruauté de l’exploitation animale, l’horreur de l’abattoir, la soufffrance animale quelle importance? Pour ces junkies en manque de chair et de sang, ce qui compte avant tout c’est leur plaisir.

Aliment presque inconnu il y a à peine une douzaine d’années au Québec, le foie gras est maintenant décrit comme un «héritage de noblesse» du savoir-faire gastronomique de nos cousins français. Martin Picard sert dans son restaurant «Au gros cochon» une poutine de foie gras. Le chef Picard qui semble lui même gavé et avoir un foie assez gras rajoute de l’organe de canard à presque tous ces plats. Le chef Jacques Cerf, dans une lettre publiée dans Le Devoir, passe par le foie gras pour égratigner le végétarisme: « Le foie gras est un chef-d’oeuvre de la nature (même si on l’aide un peu dans la dernière étape). C’est un festival de délicatesse et de saveurs multiples. Je plains les végétariens qui se refusent ce plaisir. » La critique gastronomique de La Presse, Marie-Claude Lortie, a écrit pour sa part qu’elle était tout à fait sûre que « les canards étaient bercés avant de s’endormir » sur la ferme Aux Champs d’Elisée. À ses yeux l’éthique alimentaire n’a aucune importance: « Je suis pour le foie gras parce que c’est délicieux. ».  Patrick Lagacé, le fort en gueule mais parfois pas fort côté conscience lui non plus a ajouté à ce concert d’hommages au foie gras: « Ainsi donc, le Réseau Action Globale a infiltré un autre élevage de canards engraissés pour en faire du foie gras. On a vu d’autres images de volatiles en détresse. Des images insoutenables, bien sûr. Sauf que je m’en balance totalement. C’est un canard. Un simple, vulgaire et banal canard. Il existe pour me nourrir. Surtout le canard d’élevage, qui n’existerait pas autrement. ( … ) Talibans, végétariens militants, même combat. Tous contre le plaisir. »

Parfois on a l’impression que certains humains sont plus bêtes que les animaux qu’ils mangent.

IMAGES DE CRUAUTÉS

Ces dithyrambiques actes de foi envers le foie gras et les attaques de diversion envers les méchants végétariens fait donc suite au courageux travail du Réseau Action Globale (RAG). En juillet 2007, le RAG a d’abord infiltré le plus important producteur de foie gras du Québec, les Élevages Périgord. Filiale du groupe français Excel Développement, cet élevage produit plus de 3 500 foies de canards par semaine. Fait troublant, en 2006, La Société Générale de Financement a investi 2,3 millions de dollars dans les Élevages Périgord devenant partenaire à 43 %. Le foie gras est subventionné alors qu’il est interdit dans plus de 15 pays pour cause de maltraitance envers les canards, que sa consommation est de plus en plus remise en cause suite à des études scientifiques, des recommandations vétérinaires et qu’un peu partout dans le monde plusieurs chefs refusent d’en servir dans leurs restaurants. Chez Perrigord, l’enquêteur de RAG a filmé des employés arrachant la tête de canards encore vivants ou égorgés même conscients. Parce qu’elles ne font pas du foie gras répondant aux normes, les canetons femelles sont écrasées ou étouffées à mort dans des sacs à ordures. Un employé après les avoir jeté dans un sac en plastique les tuaient en leur faisant respirer du gaz carbonique. Mais parfois il ratait sa sale job. Il n’était pas rare, selon l’enquêteur, d’ouvrir la poubelle et de voir des canetons âgés d’un jour, en train de pépier, se déplacer, bailler et s’étirer. Parfois les bébés canards empilés les uns sur les autres étaient encore vivants le jour suivant. Cet enquêteur a travaillé tous les jours pendant plus de douze semaines. Il a recueilli près de 100 heures d’images vidéo dans les installations de Perigord, dans les salles d’engraissement, de gavage, pour la reproduction et l’abattoir.

Extraits de son Journal:«J’ai vu à de nombreuses reprises des travailleurs qui donnaient à un canard un coup de pied de toute leur force, si violemment que le canard était projeté 15 à 20 pieds dans les airs. Les canards qui traînaient à l’arrière du troupeau étaient empoignés par le cou, la tête ou les ailes et jetés vers l’enclos, parfois 20 ou 30 pieds plus loin. Parfois, un travailleur perdait complètement les pédales et boxait un canard à répétition en sacrant jusqu’à ce que le canard cesse de bouger. Lors du gavage, dès que les canards avaient reçu leur ration, ils se secouaient frénétiquement la tête de gauche à droite, en essayant de cracher la nourriture et souvent, la vomissant. Après le gavage, des canards vomissaient abondamment et devenaient tellement malades qu’ils suffoquaient, incapables de lever la tête. Tellement de canards mouraient à cause du gavage que chaque semaine avant la collecte des déchets, des dizaines de poubelles débordaient de canards morts.À l’abattoir, les canards étaient suspendus par les pattes sur un genre de système de convoyeur à courroie. Environ 20 pieds plus loin, ils étaient supposés être plongés dans un bain électrique, qui devait les rendre inconscients. Je me tenais directement en face de ce bain et j’ai vu que la quasi-totalité des oiseaux levaient le cou, de sorte qu’ils rataient complètement le bain. J’ai été témoin du fait que presque tous les canards étaient mis à mort tout en étant pleinement conscients. J’ai même vu cela se produire pendant que le vétérinaire du gouvernement parlait avec l’homme en charge de l’abattage des canards.»

Sensationnalisme et démagogie a soutenu Isabelle François, directrice générale d’un autre très important producteur de foie gras québécois Aux Champs d’Élisée, à la vue de ces images: «La façon de faire de ces groupes est déplorable. Si on veut passer un message, il y a d’autres façons de le faire. Celle-là va ternir l’image de l’industrie complète.» Cette «entreprise familiale», celle-là même qui berce tendrement ses canards selon Marie-Claude Lortie, a été elle aussi infiltrée par le RAG. Le document vidéo de 10 heures présenté quelques mois plus tard n’était pas du sensationnalisme. . On y voyait un adolescent de 15 ans tranchant la gorge d’un canard vivant avec un couteau de chasse. A d’autres moments des employés frappaient violemment des canards sur le sol, les empoignaient par le cou et les lançaient dans les airs. Comme chez Perigord, des canards étaient gavés au point qu’ils vomissaient de la nourriture ensanglantée à cause de leur gorge blessée.

DIVERSION ET MAUVAISE FOI

Dans la couverture médiatique sur le foie gras, on nous a encore servi ces arguments mille fois entendus.

– « L’humain est un prédateur» (avez-vous déjà essayé de tuer un cochon ou un orignal sans arme et tenter de dévorer à mains nues sa chair?)

– « Et les plantes?» (déjà vu une carotte se sauver, crier, saigner, pleurer, avoir un système nerveux et des émotions de peur?)

– «Ces images d’abattoir m’agressent» (il faut assumer jusqu’au bout la responsabilité de nos choix alimentaires)

– «Je suis écolo et je ne mange du foie gras qu’à Noël» (le foie gras bio n’existe pas, c’est une arnaque tout comme la viande dite heureuse; notre complicité à torturer n’est pas plus pardonnable même si elle ne se fait que quelques fois par année ; on n’est pas écolo seulement quand cela fait notre affaire)

– «Je mange du foie gras parce que j’aime ça» (la torture d’innocents animaux ne relève plus d’un choix alimentaire personnel, elle doit être abolie.)

– «Les végétariens, tous des extrémistes» – (qu’y a-t-il d’extrémiste à militer pour une alimentation non-violente, non-prédatrice, pacifique, écologique, pouvant économiser céréales, eau potable, réduire la famine, la pollution et, en plus, meilleure pour la santé des humains?)

– «Le foie gras est une cible facile. On se promènerait dans des porcheries, on verrait des histoires bien pires», selon le producteur de foie gras de l’Oie Naudière. Au lieu d’oiseaux gavés, pourquoi les activistes ne s’occupent-ils pas des cochons, des vaches, du Darfour, de la guerre en Afghanistan, de la pollution de l’air, de la pauvreté, des personnes âgées, des enfants qui souffrent de la faim? Pour Jacques Cerf déjà cité: « Ce que j’ai du mal à digérer, c’est qu’on puisse consacrer tout son temps, son énergie et son argent au service d’une cause somme toute mineure vu les problèmes auxquels le monde actuel est confronté. Des millions d’enfants meurent chaque année de maladies évitables, des effets de la pauvreté, par manque d’accès à l’eau potable ou de malnutrition, et on choisit de passer son temps et son énergie à se préoccuper de la santé des canards et des oies? Un tel engagement est ridicule sinon indécent. Est-ce un manque de jugement, de la stupidité ou de l’ignorance? C’est à se demander même si ces militants n’ont pas quelque chose à cacher, s’ils ne se sont pas lancés dans cette activité pour se racheter, pour réparer quelques fautes inavouables commises contre des animaux dans le passé.»

Parfois on a l’impression que certains humains sont plus bêtes que les animaux qu’ils mettent dans leur casserole.

QUI DÉCIDE DES PRIORITÉS?

Au Québec quand on s’élève contre la coupe d’arbres, on passe pour un héros. Quand on s’occupe de la défense animale, nous voilà taxés d’Ayatollah du tofu manquant de jugement. Aurait-on idée de dire à Richard Desjardins de s’occuper des femmes battues au lieu de la forêt boréale, ou a Steven Guilbeault, l’ex de Greenpeace, d’oublier les changements climatiques pour travailler contre la pédophilie? Existe-t-il des causes plus nobles que les autres, qui décide des priorités et des urgences? Quiconque a une vision globale d’une situation sait très bien que tout est lié et interdépendant. Quand les animaux souffrent, les humains souffrent tout comme la planète.

La viande est une source de déforestation et de changements climatiques, elle nécessite de grandes quantités d’eau mais aussi de céréales. Pour avoir du foie gras, par exemple, pendant trois semaines, à raison de quatre gavages par jour, chaque canard ingurgitera près de 20 kilos de mais. Gaspillage d’eau aussi, tant pour abreuver les canards qu’à l’abattoir pour nettoyer leurs cadavres. Le foie gras est un produit anti-écologique, luxueux dont le coût dépasse les 12$ pour l00 grammes. Au moment où tant de familles, ici même au Québec, connaissent des problèmes de faim et de pauvreté la véritable indécence réside dans la promotion d’un produit si cher en douleurs. Bien des mangeurs de foie gras et de viande n’ont pas plus de sympathie pour les humains que pour les animaux. Est-ce qu’ils se dévouent plus que les défenseurs des droits des animaux dans les causes humanitaires, contre la guerre?

Une douleur n’exclut pas une autre, au contraire elle s’additionne à toutes les autres douleurs des êtres vivants. Historiquement, une multitude de végétarien|nes ont pris la défense des animaux tout en militant pour la reconnaissance des droits des humains, pour leur libération. Des suffragettes étaient végétariennes, des féministes aussi. Tolstoï le végétarien voulait plus de justice autant pour les humains que pour les animaux. La non-violence de Gandhi englobait la vie humaine et animale. Des abolitionnistes contre l’esclavage des Noirs américains ne mangeaient pas de viande et voulaient de plus mettre fin à l’exploitation des animaux.

Notre sympathie pour les exploités de ce monde devrait aussi englober les animaux, nos frères de chair et de sang. Les animaux n’existent pas que pour le plaisir des humains. Ils ont une vie à eux, un destin, une évolution. Pour justifier bien des cruautés autant envers les animaux que les humains, l’argument de la supériorité est souvent évoqué. C’est le plaisir du plus fort qui prime. La supériorité de l’un devrait logiquement aussi inclure plus d’éthique, de compassion et d’empathie pour la souffrance de l’autre. Et on n’a pas de la compassion seulement quand cela fait notre affaire. Pour tuer un animal sans ressentir de la culpabilité, l’humain dira qu’il est lui aussi un animal, un prédateur sur la chaîne alimentaire. Mais si l’animal nous ressemble tant, est si proche de nous, ne devient-il pas absolument horrible d’exploiter un de nos semblables, de le tuer et de le manger? Si l’humain est si supérieur et si intelligent qu’il se prétend, pourquoi tous ces holocaustes, massacres et guerres? Supérieur ou inférieur ces notions bien arbitraires s’effacent devant le fait que nous sommes, humains ou non-humains,tous égaux face à la souffrance. Devant l’urgence planétaire, il est plus que temps que l’énergie stagnante de la bedaine monte un peu plus haut et ouvre le coeur. –

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