Alimentation crue et souffrance animale

L’alimentation crue ou pour certains se nourrir comme nos ancêtres les gorilles, est-elle une mode, une religion? Cette alimentation est-elle un gage assuré de santé physique? Pourquoi les crudivores ne font-ils pas une plus grande  place à l’éthique et à une vision globale de la souffrance animale et planétaire?

Avec une alimentation crue, l’immigrée russe Victoria Boutenko a perdu 35 kilos, son fils a été guéri du diabète, sa fille de l’asthme et son mari Igor a pu régler ses problèmes de thyroïde et d’arthrite. Cette Raw Family voit la consommation d’aliments cuits comme une dépendance aussi néfaste que l’héroine. Plusieurs restaurants gastronomiques, ayant au menu des aliments « vivants », s’ouvrent en Californie et à New York. Par le biais               d ‘ Internet, le tout cru se répand comme une traînée de graines germées.

Les bienfaits d’une alimentation la plus naturelle possible, à base de fruits et de légumes crus, n’est pas une mode nouvellement arrivée dans nos assiettes. Plusieurs siècles avant l’ère chrétienne, les Esséniens jouissaient d’une longévité et d’une santé exceptionnelles grâce à leur alimentation végétarienne et crue. C’est à Edmond Bordeaux-Szekely que l’on doit la redécouverte de l’Evangile de la Paix , dans lequel Jésus – lui-même essénien tout comme sa mère – déclare : « Celui qui tue, se tue lui-même et celui qui mange des animaux mange du poison».

En 1915, Szekely fonda avec l’écrivain Romain Rolland, la Société internationale biogénique qui prônaient une alimentation essénienne comprenant 40 % de fruits, 30 % de légumes crus et le reste sous forme de noix (fraîches ou séchées) et de céréales (graines germées ou galettes séchées au soleil); les produits laitiers fermentés comme le yaourt étaient parfois acceptés. De 1937 à 1970, dans sa clinique mexicaine Rancho La Pueta, Szekely prétend avoir guéri des milliers de personnes, parfois de maladies dites incurables, avec ses cures alimentaires.

En Suisse, le médecin Bircher-Benner (1867-1939) se libéra d’une jaunisse et d’une grande faiblesse générale en ne se nourrissant qu’avec des aliments crus. Dans ses recherches, il découvrit que Pythagore utilisait l’alimentation crue pour aider ceux ayant une digestion difficile. Il appliqua la méthode pythagoricienne a un de ses patients incapable de digérer quoi que ce soit et ce dernier se rétablit très rapidement. L’invention de son muesli – des céréales crues mélangées à des fruits – le rendit célèbre. Il tenait sa recette, disait-il, d’un berger rencontré lors d’une longue marche dans les montagnes.

Max Gerson était pour sa part un médecin allemand qui souffrait de pénibles migraines que ses confrères déclarèrent comme inguérissables. Pourtant, une alimentation crue à base de fruits, de légumes verts et de noix les fit disparaître. Médecin et meilleur ami du dr. Albert Schweitzer, il traita avec succès la femme de celui-ci, Hélène, atteinte de tuberculose pulmonaire. Plus tard, il fit adopter aussi à Schweitzer une cure d’aliments crus pour contrôler son diabète et ce dernier put même cesser de s’injecter de l’insuline. (Après cette cure Schweitzer ne fut végétalien que la dernière année de sa vie seulement)  Gerson obtient aussi  d’excellents résultats avec son alimentation crue pour des patients atteints de cancer ou du lupus érythémateux.

Plus près de nous, l’hygiéniste américain  Herbert Shelton  conseillait le cru, avec des règles très précises de combinaisons alimentaires. Le dr. Paul Bragg, mort à l’âge de 96 ans, fut lui aussi un adepte d’aliments crus (dans une proportion de 80 %) et de jeûnes périodiques. Dans les années 60, Ann Wigmore fonda le Hippocrates Health Institute dont le recours à l »alimentation vivante était centrée sur les aliments crus, le jus de blé et les graines germées. Viktoras Kulvinskas, co-fondateur de l’Institut, écrivit dans les années 70 un classique du cru Survival Into the 21st Century, vendu à des millions d’exemplaires. Christian Tal Schaller (le docteur Soleil ) reprit pour sa part avec succès les enseignements des Esséniens pour élaborer un système de guérison provenant en partie de  l’alimentation crue.
Pour les adeptes du cru la plupart de nos problèmes de santé proviennent de ce que  nous mangeons. La seule vrai maladie est la toxicité. Tout le reste n’est que le symptôme de cette maladie.  Selon eux, notre corps n’a pas été conçu pour manger des aliments cuits. Nous devrions manger comme les grands singes qui sont, tout comme l’humain, des frugivores. Pour l’hygiéniste Désiré Mérien : « Les produits carnés fatiguent le foie et les reins alors que les céréales usent le coeur et les poumons» . Mais le crudivorisme comporte plusieurs tendances parfois en désaccord les unes avec les autres. Certains ne jurent que par une alimentation ne comportant que des fruits, d’autres rejettent les herbes médicinales, les épices, le sel, les noix alors qu’une minorité se gave de viande crue.

Guy -Claude Burger a développé à la fin des années 60  » l’ instinctothérapie  » basée, comme son nom le suppose, sur ce que notre instinct nous dicte de manger.  Dénonçant avec véhémence le végétarisme /végétalisme pour son hypothétique manque de protéines, les théories de Burger se sont avérées avec le temps relever du charlatanisme.  Plusieurs disciples dans l’entourage du guru de la viande crue succombèrent  à un cancer. Sa femme, qu’il nommait lui-même la  » mère de l’instinctothérapie « , eut pendant plusieurs années comme aliment de prédilection de la viande crue. Son instinct ne l’a pas protégé des dangers d’une surconsommation de protéines et de chair animale crue. Elle est morte d’un cancer en 1994. Quand à Burger, il a suivi pour sa part ses bas instincts puisqu’il a été condamné en 2001  à quinze ans de prison pour pédophilie.

Aux Etats-Unis, un mangeur de viande crue Zephyr montre dans ses écrits comment tuer et dévorer des animaux sans les cuire, tout comme selon lui nos ancêtres le faisaient. Ses théories sanguinaires et anti-végétaliennes devinrent risibles lorsqu’il est  tombé gravement malade, infecté par la trichinose. Il avait mangé une mangouste crue et sans antibiotiques – un traitement pas tellement naturel – il serait probablement mort. Ces vampiriques mangeurs de cadavres ne sont fort heureusement qu’une faible minorité dans le monde du cru .

UNE AUTRE BANDE DE TOUS CRUS

Gabriel Cousens, médecin, psychiatre, végétalien de longue date et dont l’alimentation est majoritairement crue divise, dans son excellent livre Conscious Eating, les aliments en catégories. A l’instar de Szekely, il pense que les aliments biogéniques et bioactifs sont ceux qui engendrent et entretiennent la vie, revitalisent et régénèrent l’organisme: fruits et légumes crus, graines germées. Les aliments biocidiques ou biostatiques désignent quand à eux les aliments qui tuent ou n’entretiennent pas la vie: aliments cuits et artificiels, la viande et tous les produits animaux.  D’après son expérience clinique et personnelle, Cousens a pu constater qu’après deux ans d’ une alimentation à 80% crue, ses patients ont un système immunitaire considérablement plus fort et qu’ils ne souffrent plus d’allergies ou de grippes. Une étude américaine réalisée par Michael Donaldson,biologiste de l’Université Cornell, a démontré comment le cru aida des gens souffrant de fibromyalgie. Pendant six semaines, on a donné a 30 personnes, une alimentation journalière comprenant trois verres de jus de carottes, des fruits et des légumes crus, de l’huile de lin et une petite quantité de céréales cuites lors du repas du soir. A la fin de l’expérience, les 2/3 des participants démontraient un remarquable soulagement de leurs symptômes, deux participants ne souffraient plus de dépression et une femme pu retourner à son travail.

PRÉCIEUSES ENZYMES

Cuire les aliments à plus de 105 degrés F détruit les vitamines et les enzymes. Ces fameuses enzymes font partie intégrante de toute la théorie du cru. Elles symbolisent la vie, le secret de la santé et le maintien de celle-ci. On relie aux déficiences enzymatiques le développement des cancers, les maladies cardiaques ou le vieillissement prématuré.  La consommation d’aliments riches en enzymes repose le corps en générant des nutriments, qui eux, servent de carburant et de réparateur du corps. Synonyme de vitalité, la quantité d’enzymes que possède notre système est un indicatif de notre bilan de santé : « Notre potentiel enzymatique a un problème quelque peu similaire à un compte en banque qui pourrait devenir dangereusement déficient s’il n’est pas continuellement réapprovisionné », affirme Ann Wigmore dans « L’alimentation vivante ». Les plantes vertes et les jeunes pousses telles que l’herbe de blé, de tournesol ou de sarrasin s’intègrent aux aliments biogéniques et contiennent de la chlorophylle. Pour notre sang, l’effet est antioxydant et désintoxiquant.

Dans l’Evangile du cru, la rédemption et la purification de nos corps passent nécessairement par le rejet de la cuisson. Mais cet extraordinaire moyen de regénérescence est-il vraiment un élexir de jeunesse, presqu’un élexir  de vie? Peut-on vivre de façon complètement naturelle et se nourrir en tout point comme les ancêtres du cru, les gorilles du paradis terrestre?

Les reborn du cru peuvent avoir au début de leur conversion, une période euphorique, ressentir plus d’énergie, constater une amélioration de leur circulation sanguine et une clarté d’esprit, avoir moins besoin de sommeil et éprouver même des expériences mystiques. Mais d’autres pourront avoir des migraines, des nausées, une sensation de froid, une faim persistante, une perte de poids considérable, un manque d’énergie et de la fatigue. On attribuera ces symptômes à une crise de désintoxication. Cette crise de toxémie aiguë pourra, chez certaines personnes devenir chronique,s’étalant sur plusieurs mois. Les plus convaincus argumenteront qu’il faut avant tout soigner son mental et ses émotions, les aliments cuits restant une dépendance. Mais il y a des drogues plus dures que d’ occasionnels bols de millet cuit ou de soupe au légumes et une crise de désintoxication qui n’en finit plus cache peut-être des carences graves.

Dans les pays aux saisons froides, il peut apparaître problématique d’appliquer à long terme une alimentation 100 % crue. Tout comme l’approvisionnement en fruits et légumes frais, de culture biologique. Il a été rapporté que des frugivores, ne se nourrissant que de fruits sur une longue période de temps, ont souffert d’une dépendance face au sucre, de symptômes analogues au diabète, de problèmes digestifs, d’érosion de l’émail dentaire, de déminéralisation, de lassitude et même de désordres mentaux. Leur euphorie mystique n’était peut-être qu’une carence en zinc.

L’Australien René Baresford, fondateur du Fruiterian Network et leader mondial d’une alimentation comportant essentiellement des fruits, est frugivore depuis 1987.   Pourtant, à certaines occasions, tout en restant végétalien, il mange une salade verte, une pomme de terre cuite ou une tranche de pain avec de l’avocat, parce que dit-il, il n’est pas fanatique dans sa façon de s’alimenter.

UNIQUE ET INDIVIDUEL

Nous sommes tous des êtres distincts ayant des besoins spécifiques puisque chaque organisme est différent. Chaque destin est unique aussi. Certains adeptes du cru rejettent catégoriquement tous les suppléments – algues, enzymes végétales ou vitamines – parce que jugés comme non naturels. Le Dr. Gabriel Cousens, déjà cité , rencontre tous les jours des patients ayant des problèmes de santé complexes. Il croit fermement aux bienfaits physiques et psychiques des algues, surtout celles provenant de Klamath Lake. Des frugivores ont retrouvé leur tonus en ajoutant des enzymes végétales à leurs repas. Selon le dr. Irwin Stone , les schizophrènes, par exemple, ont besoin pour faire face à leur stress intérieur, de 30 grammes de vitamine C par jour, un taux impossible à atteindre sans suppléments.

Un type d’alimentation réussira très bien pour une personne alors qu’elle sera catastrophique pour une autre. Manger à 100% cru est l’idéal pour plusieurs, presqu’une religion.  Pour certaines personnes cela est difficile à atteindre. S’installe alors des troubles alimentaires, anorexie ou boulimie, accompagnés de sentiments de culpabilité et d’obsession sur la nourriture. Johnny Lovewisdom célèbre pour ses théories sur les fruits et les jeûnes, a eut dans sa vie de frugivore, des périodes où il ne se nourrissait que de lait et de pommes de terre cuites. Même l’hygiéniste Herbert Shelton avait, dit-on, de sérieux problèmes avec ses nombreuses tricheries alimentaires, dont des fringales de poulet.

Viktoras Kulvinkas, avoue en toute honnêteté dans un de ses livres Kulvinkas and Lahiri publié en 1997, qu’il a souffert pendant toute son existence de boulimie, même lorsque son alimentation ne contenait que des aliments crus et vivants: « Je mangeais d’énormes repas qui me laissait gonflé et fatigué. Je croyais que si tous ses aliments restaient dans mon estomac, ils fermenteraient et m’apporteraient des migraines et des douleurs sciatiques. Alors pour me soulager, je vomissais. Éventuellement, vomir devint une pratique journalière. Je mangeais de plus en plus et aussi des aliments cuits et du junk food. Le problème était de plus en plus problématique, autant physiquement que mentalement, car je vivais une double vie. Je donnais des conférences et des consultations sur la santé. En privé, j’étais un mangeur de junk food et un boulimique. L’hypocrisie me détruisait en dedans comme en dehors. »

Viktoras a surmonté cette boulimie en prennant des algues (Super Blue Green Algae ) et par une alimentation crue à 90%. Maintenant , il intègre à ses repas des pommes de terre sucrées cuites et du pain de blé germé essénien  ainsi que des fèves, du riz ou du millet.   Lorsqu’il mange des aliments cuits,  l’essénien Viktoras   ajoute à ses repas des enzymes végétales. (Lahiri, la compagne de Viktoras est décédée en 2009, après 30 ans d’alimentation crue, d’un cancer du foie)

GORILLES DU PARADIS PERDU

Les macrobiotiques mangent peu de fruits, beaucoup de céréales et tout est quasiment cuit. Pour les Yogis de l’Inde, la nourriture la plus satvique, la plus pure,se compose de fruits et de lait de vache. Il y a des centenaires même chez les mangeurs de viande et de poisson.  Pour les adeptes du cru, tout semble tourner principalement autour de la santé physique du corps. Bien peu se dit sur l’esclavage des animaux, les massacres et les horreurs des abattoirs. Sur la cruauté de la viande, du poisson, des oeufs et du lait.  Sur la souffrance de ces animaux sacrifiés pour satisfaire la gloutonnerie humaine.

Il faut penser à notre santé, mais aussi à celle des poulets, des boeufs, des cochons, à ces milliards d’animaux qui meurent dans le sang et la souffrance. Lorsqu’on travaille pour moins de souffrance animale et pour la libération des animaux, il nous faut donner des solutions alimentaires qui touchent le plus de personnes possible. Plus facile de convaincre quelqu’un, qui ne veut plus être complice de l’exploitation et de la violence envers les animaux, de manger du riz brun et des légumes biologiques de saison. Plus facile que de lui conseiller de consommer des sauces compliquées faites avec des ananas et des avocados importés de la Californie.  Plus écologique aussi.
Beaucoup de cru oui, mais nous devons aussi avoir une éthique de la compassion pour la souffrance des animaux et de la planète,un thème malheureusement que rarement abordé par les adeptes du tout cru.
– Marjolaine Jolicoeur, Journal AHIMSA ,2002 (revu et corrigé 2010)

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