Henry D. Thoreau et les transcendantalistes

1850: Henry David Thoreau, alors en visite dans la ville de Québec, cherche désespérément un restaurant servant des mets végétariens, car il a besoin de  « surveiller sa sauvagerie par son alimentation ». A cette époque, un tel endroit semble rare et il demande à un aubergiste : « Avez-vous des tartes ou des poudings? » – « Non, monsieur nous avons de bonnes côtelettes de mouton, du boeuf rôti et du steak de boeuf ». Un client attablé, la bouche pleine de viande, lui fait remarquer  « qu’il ne trouvera ni tartes ni poudings à Québec, ils n’en font nul part.» Affamé mais résigné, Thoreau finira par s’acheter au marché, des pommes, des pêches, des cerises et du sucre d’érable avec des tranches de gâteau.

Celui qui deviendra célèbre suite à ses expériences décrites dans  Walden, ou la vie dans les bois  fait partie d’un groupe d’intellectuels de la Nouvelle-Angleterre – philosophes, mystiques, poètes, enseignants, féministes – ayant formé le Transcendantalisme. Ce mouvement, dont le nom provient d’un ouvrage de l’allemand Emmanuel Kant (1724-1804), révolutionna la philosophie et la littérature américaines. En quête de vérité, idéalistes, optimistes, les Transcendantalistes rejettent la soumission à l’autorité et à la hiérarchie. Ils croient en la supériorité de l’intuition sur la raison et militent pour la liberté de penser, d’être et d’agir. Lisant, étudiant les textes nouvellement traduits du bouddhisme,  de l’hindouisme, du taoisme, de Pythagore et des néo-platoniciens, les Transcendantalistes y puiseront leurs inspirations tout comme le feront dans les années 50 la Beat generation ou dans les années 60 le mouvement hippie. (Les milieux de la contre-culture seront  d’avides lecteurs de Thoreau).

Emerson

Pour Ralph Waldo Emerson (1803-1882), le Transcendantalisme est lié aux plus  «anciennes vérités comme le bouddhisme « et  Thoreau fera de la Bhagavad Gita son livre de chevet. Les Transcendentalistes deviendront avant tout des rebelles, des insoumis à l’ordre établi, à la recherche de leur propre vérité, célébrant les beautés de la Nature et de la vie.

Pour le poète Emerson, considéré par plusieurs comme le noyau central du mouvement – et qui aidera financièrement nombre de Transcendantalistes -l’intuition prend une grande place dans notre expérience directe avec le monde car elle permet d’ignorer toutes autorités ou dépendances extérieures, qu’elles soient scientifiques, religieuses ou politiques. Il faut écouter nos voix intérieures, suivre ce que notre conscience nous dicte. Pour entrer en communion avec notre propre vérité, nul besoin d’intermédiaires, d’Eglises. En chaman de l’esprit, notre ouverture vers d’autres niveaux de la réalité se fait par une connexion mystique avec la Nature, véritable réservoir mystérieux de symboles et de signes. Les expériences d’éveil spirituel peuvent venir d’un grain de sable, du regard d’un loup ou de l’étoile scintillante. Dans notre perception d’une cohérence derrière le chaos et l’illusion matérielle, l’interdépendance de toutes les formes d’existences et de vies apparaît. «Une feuille, une goutte, un cristal, un moment dans le temps est relié au Tout et fait partie de la perfection du Tout», soutient Emerson.

Aux yeux d’ Emerson, cette perception individuelle de l’Univers fait  «qu’il n’y a rien de plus sacré que l’intégrité de votre esprit » et afin d’incarner cette vision personnelle de la réalité », tout en recommandant de «créer notre propre monde ». 

Plusieurs Transcendantalistes répondront à cet appel d ‘incarner leur propre utopie en militant pour la cause des Noirs, des femmes, des pauvres,  en fondant des communautés végétaliennes ou en s’isolant dans une cabane dans le fond des bois comme le fit Thoreau.

« Simplifiez, simplifiez » (H.D.T – 1817-1862)

Pour Thoreau, son utopie de vivre intensément connecté à la Nature se fera dans la solitude d’une forêt de pins, près d’un étang – Walden Pond – situé à proximité de la petite ville Concord , non loin de Boston et de ses universités. En 1845, sur cette parcelle de terre donnée par son ami Emerson, Thoreau s’y construit une cabane. Ses journées se passent à cultiver ses fèves, lire, écrire , marcher dans les bois, observer les plantes et les animaux.

Philosophe, poète, professeur, herboriste et objecteur de conscience, Thoreau l’écolo croit que l’humain fait partie entièrement de la Nature et qu’il est plus en harmonie avec la communauté entière des êtres vivants lorsque conscient de ce fait:  «Vivez dans chaque saison qui passe, respirez l’air, goûtez au breuvage, mordez le fruit, soumettez-vous aux influences de chaque chose. Que les saisons soient votre fortifiant et vos remèdes. En août, nourrissez-vous de baies et non de viandes sèches et de pemmican . Laissez-vous porter par tous les vents. Ouvrez bien tous vos pores et baignez-vous dans toutes les marées de la Nature, ses cours d’eau, ses océans, en toutes saisons. Buvez le vin que la Nature a tiré pour vous et non celui que vous avez mis en bouteille; buvez ce vin qui n’a pas séjourné dans des outres en peau de bouc ou de porc, mais sous la peau de myriades de beaux fruits (…) Puissé-je avoir des expériences intérieures telles que la Nature devienne un symbole pour moi

Pour un temps, il abandonne l’alimentation carnivore qui est pour lui « un procédé cruel et horrible de tuer et de nettoyer des carcasses. » Il écrit dans son Journa, devenu célèbre bien des années après sa mort  «qu’ il sera considéré comme un bienfaiteur de sa race celui qui enseignera à l’homme une alimentation plus innocente et plus saine. Je n’ai aucun doute que c’est la destinée des humains de s’améliorer graduellement jusqu’à ne plus manger d’animaux de la même façon que les tribus sauvages ont cessé de se manger les unes les autres lorsqu’elles ont rencontré des êtres plus civilisés

A un fermier qui lui déclare «on ne peut pas vivre uniquement de végétaux, car ce n’est pas cela qui vous fait des os»,Thoreau s’étonne : « Le voici qui religieusement consacre une partie de sa journée à soutenir sa thèse avec la matière première des os; marchant tout le temps qu’il parle, derrière ses boeufs, qui grâce à des os faits de végétaux, vont le cahotant, lui et sa lourde charrue, à travers tous les obstacles.»

Malgré son adhésion intellectuelle aux méfaits de l’alimentation carnée et à l’idée «qu’aucun être vivant n’assassinera une créature qui détient sa vie de la même source que lui. Toutes les créatures sont meilleures vivantes que mortes – hommes, élans, pins – et celui qui comprend s’acharnera à préserver la vie et non à la détruire », Thoreau ne sera végétarien que pendant certaines périodes de sa vie .

«Marcher au son d’un tambour différent.»(Thoreau)

En juillet 1846, alors qu’il est venu de Walden à Concord pour chercher des chaussures en réparation, Thoreau est arrêté pour refus de payer ses impôts. Fidèle à ses idées, il ne donnera pas son argent à un gouvernement injuste qui tolère l’esclavage au Sud et soutient une guerre contre le Mexique. Il se retrouve en prison. Emerson vient le voir et lui demande  «Henry , pourquoi êtes-vous en prison? » ce à quoi Thoreau rétorque «Mais pourquoi , n’y êtes-vous pas? »

Ne restant qu’une nuit en cellule, cette expérience lui inspira Résistance au gouvernement civil (1849) réédité sous le titre désormais plus connu de la Désobéissance civile. Thoreau s’interroge sur le fait d’agir en désaccord avec sa conscience et sur l’obéissance, «la seule obligation que j’aie le droit d’accepter c’est de faire à chaque instant ce que je crois juste. Agir justement est plus honorable qu’obéir à la loi. »

«Que votre vie soit une friction contraire qui arrête la machine.»(Thoreau)

Cette Désobéissance civile de Thoreau va devenir au fil des années une référence pour les combattants non-violents et les révolutionnaires pacifistes. En 1907, la féministe et anarchiste Emma Goldman est arrêtée pour l’avoir lu en public tout comme le romancier Upton Sinclair, en 1930. Pendant la guerre du Vietnam, des américains expédiaient à l’Etat une copie du texte à la place de leur rapport d’impôt. Le message de Thoreau touche aussi le Mahatma Gandhi. On raconte qu’il ne se séparait jamais de l’ouvrage dont il connaissait par coeur certains passages sur lesquels il méditait lors de ses séjours en prison.

Thoreau exercera de plus une influence sur Lanza de Vasto, Leon Tolstoi qui appelait Gandhi  «son gourou » ou Martin Luther King pour qui  «le livre de la désobéissance civile fut le premier contact intellectuel avec le thème de la non-violence.»

Désobéissance civile en ligne : http://www.livres-et-ebooks.fr/ebooks/La_D%C3%A9sob%C3%A9issance_civile-4298/

Thoreau ne sera pas qu’un rêveur solitaire. Pour protester contre son gouvernement il s’abstient de voter car pour lui «votre existence au quotidien ne dépend pas du type de bulletin que vous glissez dans l’urne tous les cinq ans, mais du type d’individu que vous glissez chaque matin hors de chez vous.»

Il plonge dans l’action directe – «si je ne suis pas moi, qui le sera? »- et prend une part active dans l’Underground Railroad (Chemin de fer souterrain) , une organisation clandestine convoyant en train les esclaves noirs en fuite du sud des Etats-Unis vers le Canada où ils peuvent vivre libres.

AMOS BRONSON ALCOTT (1799-1888)

Amos Bronson Alcott, qu’Emerson qualifiait du «plus transcendantaliste des philosophes », va tenter de réaliser sa vision utopique d’un monde plus solidaire et pacifique, en incluant les humains mais aussi les animaux .

L’âme toute imprégnée de la Grèce Antique, Alcott a comme maîtres Platon, Plutarque, Plotinus, Proclus  Iamblichus, Porphyre ( auteur d’un livre Sur l’abstinence de la chair animale, datant du début de l’ère chrétienne ) mais surtout Pythagore«l’ un des plus grands éducateurs de l’Antiquité, je le considère comme le plus éminent , tout dans sa doctrine et sa discipline provient de son élégance et de son humanité »,affirme-t-il.

En 1835, lui et sa femme Abigail May Alcott  découvrent, lors d’une série de conférences données à Boston, les théories alimentaires de Sylvester Graham (1794-1851). Elles ont comme fondement une alimentation végétalienne la plus crue possible ainsi que la fabrication d’un pain avec de la farine de grains entiers. Ses conférences, dénonçant la souffrance des animaux dans l’horreur des abattoirs, sont tellement populaires – elles font chuter les prix de la viande dans les marchés de Boston – que Graham se fait presque lyncher à mort par des bouchers en colère. Alcott cesse alors de consommer de la viande, du poisson, du lait, des oeufs et de porter du cuir ou de la laine. Il restera végétalien tout au long de sa longue vie. (Sa femme et leurs quatre filles devinrent elles aussi végétaliennes mais ne le seront pas d’une façon aussi continue qu’ Alcott.)

Dans ses rencontres avec d’autres Transcendantalistes, il ne dérogera jamais de ses principes végétaliens, se nourrissant de noix et de pommes quand d’autres mordaient dans leur viande. Lors d’un dîner chez Emerson, ce dernier tout en découpant un rôti, s’insurge contre le cannibalisme; Alcott lui fait remarquer que  «si nous devons manger de la viande , autant manger ce qu’il y a de meilleur?»

Connu avant tout pour ses dons de professeur et nommé par certains le Socrate américain, Alcott écrit plusieurs livres sur l’éducation des enfants et connaît un succès retentissant en Europe. Avec l’aide financière d’ Emerson, il part, en 1837 pour l’Angleterre. Dans ses promenades à travers Londres, Alcott est révolté par la vue des carcasses de viande, par ces cadavres d’animaux pourrissant dans différents stages de décomposition. Dans les restaurants, il éprouve un dégoût et une répulsion physique pour l’odeur de chair animale rôtie. Heureusement, il rencontre à Londres des végétariens tel que James Greaves, un riche philanthrope vouant à Alcott une profonde admiration pour ses concepts sur l’éducation et qui fondera une communauté végétarienne ayant pour base les méthodes éducationnelles du Transcendantaliste.  Alcott House existera pendant plus de dix ans.

Fruitlands :première communauté végétalienne américaine

En 1842, Alcott, sa famille et quelques autres utopistes établissent aux Etats-Unis la première communauté végétalienne, Fruitlands, sur une petite ferme de Harvard, Massachusetts. Voulant en quelque sorte fonder un nouvel Eden, un endroit où il serait possible de vivre sans exercer aucune oppression sur les humains ainsi que sur les animaux «aucune substance animale, que ce soit de la viande, du beure, du fromage, des oeufs ou du lait ne polluent nos tables ou corrompt nos corps, déclare un des membres du groupe, Charles Lane.

Les végétalien/nes désirent éliminer l’esclavage du bétail et les protéger des massacres perpétrés pour l’alimentation humaine. La petite fille de onze ans d’ Alcott, Anna, va dans le même sens: «Ils – les animaux – devraient pouvoir vivre en paix ,ne pas travailler si durement dans les fermes et ne pas être mangés. Manger ce qui a une vie et des sentiments! Quand il y a de si merveilleux fruits disponibles, qui veut être un mangeur de chair animale? »

A Fruitlands pas de poules  de cochons ou de vaches. On se résignera par ailleurs à employer un boeuf pour certains durs travaux de labourage. Pas de fumier non plus pour faire pousser les légumes. Malgré ce fait, leur jardin regorge de pommes de terre, de betteraves, de carottes, de pois, de fèves, de melons, de courges, de graines de lin, de blé, de seigle et de sarrasin. On ramasse des fruits et des baies sauvages. Le pain est fait de farine de grains entiers.

L’alimentation végétalienne est en grande partie crue, non seulement pour des questions de santé mais aussi pour libérer les femmes du despotisme de la cuisine. Voyant la libération des humains mais aussi celle des animaux dans tous les aspects de la vie quotidienne  pas de fourrure, de cuir, de soie ou de laine. Au lieu du coton, un produit venant de l’esclavage des Noirs, Alcott dessine des habits destinés à être cousus en lin et portés autant par les hommes que par les femmes. Le soir on se couche tôt afin de ne pas brûler les chandelles de spermaceti faites d’huile de baleine.

Cette communauté, digne des plus grandes idées pythagoriciennes, ne survit pas à ses idéaux austères, jugés radicaux et excentriques pour l’époque. Elle ne dure que quelques brèves années. Alcott retourne alors à ses livres, son enseignement, visite Thoreau dans sa cabane et collabore avec lui à l’Underground Railroad. Sa fille Louisa May écrira des romans ( dont Les Quatres filles du docteur Marsh) et sa femme Abigail deviendra la première travailleuse sociale payée par la ville de Boston, luttant elle aussi pour l’avancement des droits des Noirs, mais aussi des femmes.

A l’image de certains Transcendantalistes, dans une cabane au fond des bois ou dans le feu de l’action, notre refus de coopérer à la violence ambiante s’intègre dans notre résistance à participer aux massacres, à manger de la chair animale, contre tous les esclavages et les dominations brutales. Osons désobéir, refusons la peur, puisque c’est à ce moment là que résonne dans notre conscience la voix lointaine mais toujours proche d’Abigail May Alcott: «Ma vie est une protestation quotidienne contre l’oppression et les abus de la société.»

Marjolaine Jolicoeur –

 «Résistez beaucoup, obéissez peu» – Walt Whitman

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