Gandhi: végétarisme et non-violence

Marjolaine Jolicoeur

Dans sa vision de la non-violence, Gandhi (1869-1948) englobait autant la libération des humains que celle des animaux. Surtout connu pour sa courageuse lutte contre le colonialisme britannique, très peu est révélé cependant sur son refus de la chair animale.

Dans le film Gandhi, réalisé en 1982 par R.Attenborough, curieusement rien n’est dit sur son végétarisme. Pourtant c’est une part essentielle de sa pensée et de ses actions. Pour Gandhi la non-violence et le végétarisme sont intimement liés car on ne peut se dire non-violent et continuer à exploiter et à tuer des animaux.

Comme tant de végétariens, Gandhi a vécu des                « expériences de vérité » face à son végétarisme. Questionnements, dilemmes moraux, incompréhension de la part de son entourage, moqueries, sentiment d’impuissance devant les massacres, Gandhi s’est aussi donné le droit de désobéir aux lois injustes. Il a résisté en son âme et conscience contre tout ce qui heurtait ses convictions les plus profondes.

Même s’il est mort depuis plus de cinquante ans et semble pour certains une figure exotique ou dépassée, sa vie de végétarien militant pour une non-violence active ressemble à ce que beaucoup de végétariens expérimentent encore de nos jours.

Gandhi vivait lui aussi dans un monde violent, déchiré par les guerres, l’injustice et les holocaustes. Comment ne pas céder à la colère devant toute cette violence qui déferle encore et toujours sur la planète? « Commencer par changer en vous ce que vous voulez changer autour de vous » , nous répond Gandhi.

GANDHI MANGE DE LA VIANDE

A la maison familiale de Gandhi on ne mange pas de viande pour des raisons religieuses. Mais lorsqu’il est adolescent, à son collège, Gandhi se lie d’amitié avec un musulman, Sheik Mehtab. Dans son autobiographie Gandhi raconte cet événement qu’il considère comme la «tragédie » de sa vie. Mehtab lui conseille, dans un long plaidoyer en faveur de l’alimentation carnée, de manger de la viande afin d’être aussi fort que les Anglais: « Nous sommes un peuple faible, parce que nous ne mangeons pas de viande. Si les Anglais peuvent nous régir, c’est qu’ils sont carnivores. Tu sais combien je suis résistant et comme je cours bien. C’est parce que je suis carnivore. Les carnivores n’ont pas de furoncles ni de tumeurs; s’il leur arrive d’en avoir, ils guérissent rapidement. Ceux de nos maîtres qui, comme certaines gens distinguées, mangent de la viande, ne sont pas des idiots. Ils connaissent les vertus de cet aliment. Tu devrais agir de même. »

Les exploits sportifs de Mehtab, qui a réussi à convaincre son frère aîné, suscitent chez Gandhi un vif désir de lui ressembler. Très vite l’idée grandit en lui qu’il est bon de manger de la viande, qu’elle donne de la force et de l’audace. Si toute l’Inde se met à être carnivore, l’Anglais n’en sera plus le maître, pense-t-il.

En cachette de ses parents, dans un coin solitaire, Gandhi voit pour la première fois de sa vie un morceau de viande apportée par Mehtab. La viande de chèvre qu’il goûte est dure comme du cuir. Gandhi passe par la suite une nuit épouvantable hanté par un horrible cauchemar: « Chaque fois que je m’assoupissais, il me semblait qu’une chèvre vivante se mettait à gémir en moi, et je sursautais, plein de remords. »

Methab ne renonce pas à faire de Gandhi un carnivore. Il l’amène dans un restaurant et avec la complicité du chef cuisinier lui présente une variété de mets préparés avec de la viande. L’appât était bon, écrit Gandhi: « Je reniai ma pitié pour les chèvres et devins gourmand de plats à base de viande, sinon de la viande même. Cela dura environ une année. Mais mes réjouissances carnées ne dépassèrent pas une demi-douzaine de festins. »Tourmenté par la honte et les remords -ses parents seraient mortifiés d’apprendre que deux de leurs fils sont devenus carnivores- Gandhi prend la décision de s’abstenir de manger de la viande, aussi longtemps que ses parents seront en vie.

En 1888, après avoir promis solennellement à sa mère de ne pas toucher à l’alcool et la viande (et aux oeufs aussi considérés par sa mère comme de la viande), Gandhi part en Angleterre pour y étudier le droit pendant trois ans. Il a alors dix-neuf ans. Sur le bateau, il ne mange pas avec les autres voyageurs, trop gêné de demander s’il y a au menu des plats sans viande. Il se nourrit essentiellement de « douceurs et de fruits » apportés de l’Inde. Un passager anglais se moque de son entêtement à renier la viande et lui conseille d’en manger: « Il fait si froid en Angleterre qu’il est littéralement impossible de s’y passer de viande pour vivre. Personne, à ma connaissance, ne vit dans ce pays en se passant de viande. »

Gandhi en 1891

Lors de son arrivée en Angleterre, la nourriture végétarienne semble insuffisante à Gandhi, il a toujours faim. Ses hôtes ne savent pas cuisiner sans viande, on lui sert des légumes bouillis sans assaisonnements ni épices, des épinards insipides et quelques tranches de pain. Le voeu fait à sa mère de ne pas toucher à la viande lui est difficile à tenir, ses amis tentent de le persuader d’en manger. Pour le convaincre, l’un d’entre eux lui fait lire des passages de l’Utilitarisme du philosophe Bentham. « Ces théories me dépassent », lance Gandhi.

La faim continue à le tourmenter. N’en pouvant plus, il se lance à la recherche d’un restaurant végétarien et au cours de ses pérégrinations, le hasard le conduit à un restaurant végétarien dans le centre de Londres: « Cette découverte m’emplit d’une joie comparable à celle de l’enfant qui voit enfin son rêve le plus cher se réaliser . » Dans ce restaurant végétarien, il prend son premier vrai repas depuis son arrivée en Angleterre. Il y achète aussi A Plea for Vegetarianism and other essays – Un Plaidoyer pour le végétarisme de Henry S. Salt (1851-1939).

Cet auteur prolifique a écrit quarante livres sur des sujets aussi divers que l’alimentation sans viande, les droits des animaux, contre la chasse, pour la réforme des prisons et des conditions de vie des prisonniers et des enfants. Pour Salt le végétarisme doit d’abord être vécu pour des raisons éthiques, afin de soustraire les animaux des « horreurs de l’abattoir. »

DÉSOBÉISSANCE CIVILE

En tant qu’humaniste Salt milita pour la suppression de la violence envers les humains mais aussi les animaux, pour la reconnaissance des droits de tous les êtres vivants:« Notre principe fondamental est maintenant clair. Si les « droits » existent et le sentiment, comme l’expérience, prouvent qu’ils existent, on ne peut logiquement les attribuer à l’homme et les refuser à l’animal, puisque l’un comme l’autre, ils sont la manifestation d’un même sentiment de justice et de compassion. »

Salt a aussi écrit une biographie de Henry David Thoreau, alors inconnu en Angleterre. Grâce à ce livre le public, mais aussi Gandhi, prennent connaissance du concept de la désobéissance civile. Pour Thoreau tous nos actes doivent avant tout être dictés par notre conscience: «La seule obligation qui m’incombe à juste titre consiste à agir en tout moment en conformité de l’idée que je me fais du bien . »

Désobéissance civile de Henry D. Thoreau en ligne : http://www.livres-et-ebooks.fr/ebooks/La_D%C3%A9sob%C3%A9issance_civile-4298/

TOUT CHANGE GRÂCE À UN LIVRE

Gandhi associera cette désobéissance civile à sa pratique de la non-violence et s’en servira pour s’opposer aux lois discriminatoires et injustes.

Salt fut donc pour lui une grande inspiration autant pour ses prises de positions politiques que pour son végétarisme. Car la lecture du Plaidoyer pour le végétarisme est pour Gandhi la base de sa décision d’être végétarien, non pas à cause du voeu fait à sa mère, de sa caste ou sa religion, mais par choix: « Depuis le jour où j’ai lu ce livre, je peux dire que je suis devenu végétarien par conviction. J’ai béni le jour où j’ai promis à ma mère de ne pas manger de viande. Depuis toutes ces années, je ne m’étais pas nourri de chair pour demeurer fidèle à ma promesse, tout en souhaitant que les Indiens puissent devenir carnivores, moi y compris. Dorénavant, j’étais végétarien par choix, et je décidais de devenir un missionnaire du végétarisme. »Il se met par la suite à lire un grand nombre d’ouvrages sur le sujet, notamment ceux de Howard Williams et d’Anna Kingsford et pendant les années de son séjour anglais rencontre d’autres végétariens, participant comme membre exécutif à des sociétés végétariennes.

 

Gandhi à Londres avec des membres de la London Vegetarian Society 

 

 

 

 

 

 

RAISONS POLITIQUES ET SPIRITUELLES POUR LA PROTECTION DES  VACHES

« La vache est un poème de miséricorde. On lit sa compassion en contemplant ce doux animal (…)Elle semble nous dire, grâce à l’expression de ses yeux : « Tu n’es pas autorisé, pas plus que nous ne le pouvons, à nous tuer, et à manger notre viande, ou encore, à nous abuser en nous maltraitant, car tu te dois d’être notre ami et notre gardien ». Je leur rends donc un culte, et je défendrai leur vénération, contre le monde entier, s’il le faut. »

Lorsqu’il retourne en Inde, Gandhi forme et préside une Association pan-indienne pour la protection de la vache: « Je considère la question de la protection de la vache comme non moins importante – et même sous certains aspects beaucoup plus importante – que la question de l’indépendance (svaraj). Même le terme svaraj perdrait toute signification tant que nous n’aurions pas trouvé le moyen de sauver la vache. »

Certains croient à tort que les vaches indiennes font l’objet d’un culte d’adoration. En fait elles représentent l’énergie féminine, l’incarnation de la déesse qu’on doit respecter, à l’image de notre mère. Il est intéressant de noter que les sociétés pratiquant le culte archaique de la déesse-mère étaient pacifiques, égalitaires et parfois même végétariennes. C’est ce que soutient l’archéologue James Mellaart alors qu’il commente ses fouilles, en Turquie, à Catal Huyuk, une cité vieille de 6 000 ans av. J.-C: « Il existait un schéma ordonné de la société. Nul sacrifice humain ou animal n’était pratiqué. Le végétarisme dominait car les animaux domestiques étaient gardés pour leur lait ou leur laine, non pour leur viande. Et surtout, la divinité suprême de tous les temples était une déesse ».

Les ruines de l’antique cité ne révélèrent pas de fortification, aucun objet glorifiant la guerre ou la conquête. Pas d’esclaves dans cette société égalitaire, les affamés se voyaient offrir de la nourriture venant de magasins publics ou des jardins de la déesse.En Inde, de récentes découvertes archéologiques montrent des sociétés semblables vieilles de plus de 10 000 ans et qui vénéraient elles aussi la déesse-mère.

Les musulmans (mais aussi les chrétiens) ne sont pas reconnus pour être des disciples de l’énergie féminine. Cette vénération de la déesse dans ses innombrables formes  provoqua des massacres et des profanations de la part des musulmans puis des britanniques lors de leur domination de l’Inde.

Pour l’islam, tout comme pour les chrétiens anglais, cela s’inscrivait dans une guerre sainte contre la superstition, l’idolâtrie des païens et des Infidèles. Au cours de l’histoire, les hindous furent encouragés à manger de la viande de boeuf par les conquérants puisqu’ainsi ils devenaient hors caste et se voyaient dans l’obligation de se tourner vers la religion d’Allah ou de Jésus.

Selon l’historien K.S. Lal – cité dans Un autre regard sur l’Inde, de François Gauthier http://www.jaia-bharati.org/livres/autre-regard/autre-reg-chap7.htm–  tout au long de l’histoire de l’Inde, les empires musulmans se caractérisent par la barbarie, les massacres et des populations entières réduites à l’esclavage. Lorsque l’islam déferla pendant plusieurs siècles sur ce continent, son passage se solda par des destructions et des pillages. 80 millions d’hindous – mais aussi des jains et des boudhistes – furent tués directement ou indirectement par les musulmans, suite aux famines et autres calamités découlant des guerres, toujours selon l’historien K.S. Lal.

Partout dans le pays les conquérants musulmans détruisirent bibliothèques, monuments, monastères bouddhistes ou jains, statues, toute forme d’art religieux ou autre, recontruisant des mosquées sur les ruines des temples détruits. S’ajoute à toute cette désolation le fait que les musulmans tuent les vaches. Ils amenaient les pauvres animaux dans l’enceinte des temples et les tuaient sous les yeux horrifiés des hindous ou des jains végétariens.

Plus près de nous, en 1987, Ali Mian, politicien musulman respecté, influent et considéré comme modéré, n’hésita pas à cautionner les tueries de vaches au nom de l’islam, devant le Congregation of Indian and Pakistani Muslims. Selon lui, si les musulmans ne tuent pas les vaches, les générations futures commenceront aussi à regarder les vaches avec vénération et les musulmans perdront leur identité face aux hindous.

Gandhi tenta courageusement et sans relâche d’unir hindous et musulmans sur la question de l’abattage des vaches, convaincu cependant que cette question d’unité allait mettre son « ahimsa le plus rudement à l’épreuve ». Son dernier jeûne avant sa mort en janvier 1948, sera d’ailleurs entrepris afin de calmer les émeutes sanglantes entre hindous et musulmans. Sa tentative de réconciliation fut malheureusement un échec.

VÉGÉTARISME ÉTHIQUE

Tout au long de son existence, les « expériences diététiques » de Gandhi ont pris une grande place. Parfois il ne mange que du pain et des fruits, à d’autres occasions il coupe tout amidon ou se nourrit essentiellement de noix et de fruits. Ces expériences lui enseignent « que le véritable siège du goût n’est pas la langue, mais l’esprit . »

En Angleterre un végétarien tenta de lui démontrer que les oeufs ne sont pas de la viande et que l’on ne porte pas préjudice à une être vivant en les consommant. Mais son épisode de végétarisme avec oeufs ne dura pas longtemps. Gandhi renonca aux gâteaux et aux puddings cuisinés avec des oeufs, même s’ils étaient servis dans un restaurant végétarien. Lorsqu’il se rendit à Paris pour l’Exposition universelle de 1890, il ne mangea qu’à un restaurant végétarien de la ville et y loua même une chambre pendant plusieurs jours.

Gandhi avec Paramahansa Yogananda

Plus tard, à son retour en Inde, plusieurs tenteront de le convaincre de consommer des oeufs ou du bouillon de viande pour reprendre des forces après ses jeûnes. Certains de ses refus lui causeront de terribles cas de conscience, surtout ceux visant ses enfants.

Un jour son jeune fils Manilal, en proie à une forte fièvre, se fait dire par le médecin de prendre des oeufs et un consommé de poulet. Angoissé, sous le poids de la culpabilité – et si son fils mourrait?- Gandhi décida plutôt de lui donner des bains tièdes et des jus de fruits. La fièvre tomba et l’enfant fut sauvé malgré l’avis contraire du médecin.

Dans une allocution donnée à la  London Vegetarian Society  le 20 novembre 1931, Gandhi confirma son adhésion à son végétarisme éthique : « Pour rester végétarien, l’homme a besoin de base morale. »  Selon lui,ceux qui abandonnent avant tout la viande par souci de santé physique sont aussi ceux qui le plus souvent mangent à nouveau de la viande: « Si un végétarien devient malade et qu’un médecin lui prescrit du bouillon de boeuf et qu’il l’accepte, alors je ne le considère pas comme un véritable végétarien( …) La base de mon végétarisme n’est pas physique mais moral. Si quelqu’un dit que je mourrais si je ne prends pas de bouillon de boeuf ou de mouton, alors malgré l’avis médical, je préfère mourir. Voilà la base de mon végétarisme

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